Sécurité de l'Economie et décèlement précoce des crises
par Hugues Lebeau (Atelier "Confiance")
La crise économique m'inspire quelques réflexions que je souhaite vous faire partager sous un angle différent par rapport aux opinions déjà exprimées. Mon approche se situe sur le terrain de la gestion des menaces et des risques et plus précisément des outils de décèlement précoce dont la France doit impérativement se doter pour faire face à des situations de crise extrêmes. La crise qui affecte aujourd'hui la finance et par voie de conséquence l'économie mondiale peut être comparée par certains de ses effets (crise de confiance, paranoïa, remise en cause du modèle de gouvernance voire de société, impacte sur l'économie etc...) aux logiques de l'hyperterrorisme ou à une catastrophe naturelle de très grande ampleur: les expressions « tsunami de l'économie » ou « 11 septembre de la finance » ne sont absolument pas dénuées de sens.
La mise en perspective de ces crises de nature différente est d'autant plus intéressante lorsqu'il s'agit d'identifier des enseignements et de définir de nouveaux outils. En explorant le champ des solutions possibles, je pense en effet que certains dispositifs propres à l'univers de la défense et de la sécurité trouveraient sans doute une application pratique dans la sphère économique. D'ailleurs, dans un dispositif de sécurité globale, les questions touchant à la sécurité économique sont de plus en plus prégnantes et il convient plus que jamais d'avoir une approche intégrée de ces questions jusqu'à présent dissociées.
Les attentats perpétrés contre le World Trade Center en septembre 2001 ou encore le tsunami qui a dévasté les côtes du sud-est asiatique en décembre 2004 ont conduit la communauté internationale, dans le premier cas, à réviser ses systèmes de renseignement et, dans le second, à imaginer des dispositifs d'alerte précoce (early warning system). Ces dispositifs ont pour vocation soit d'agir sur la menace afin de la faire cesser soit de limiter les effets d'une catastrophe en alertant les populations de son imminence. Ces dispositifs ont prouvé ces dernières années leur efficacité et nous serions bien inspirés d'imaginer des système d'alerte et des capteurs appliqués à l'univers des marchés financiers et, au-delà, de doter notre pays d'une chaine complète de traitement de l'information associant étroitement l'Etat et les acteurs du marché.
Car la crise économique qui nous touche est avant tout une crise d'intelligence de l'Economie. Elle est révélatrice de notre incapacité à déceler des signaux faibles. Or ces signaux étaient perceptibles depuis des mois, épars et confus. Faute de capteurs organisés et d'outils de traitement de l'information, nous n'avons pas su les interpréter, les analyser et surtout les partager. Cette crise est aussi révélatrice d'une absence de dialogue entre l'Etat et le monde de l'entreprise (bancaire en particulier). Or, la sécurité de l'Economie ne se conçoit que dans un partenariat solide entre l'Etat et les entreprises.
Il ne s'agit pas de réguler davantage car les codes et les « gendarmes » sont déjà nombreux sur les marchés: commissions des opérations boursières, autorité des marchés financiers, banques centrales pour faire respecter une législation et des réglementations abondantes. En fait, il convient de mieux réguler.
Pour définir ce qu'est une régulation efficace des marchés, j'utiliserai l'image de la sécurité routière car c'est aussi une affaire de flux. Pour diminuer de façon substantielle le nombre d'accidents sur les routes françaises, nous avons eu besoin: d'un code de la route rénové et d'agents pour le faire appliquer (ce qui ne s'est pas révélé suffisant), d'une politique nationale impliquant plusieurs ministères, les associations concernées, les constructeurs, de moyens techniques de détection des comportements fautifs, de capteurs divers (météo, état des routes, intensité du trafic, etc..), de moyens de diffusion de l'information à l'usage des pouvoirs publics et des usagers, de moyens d'alerte et de campagnes de sensibilisation (ce qui ne fut toujours pas suffisant) et pour finir d'une tolérance zéro (sanctions) face aux comportements les plus dangereux (ce qui finit par être efficace). Pour relever le défi de la mondialisation, il appartient aujourd'hui à l'Europe et en particulier à la France de se doter d'une réelle capacité publique à déceler les nouvelles menaces et à agir sur elles. L'ampleur de la crise actuelle nous impose la refondation de notre stratégie pour définir nos propres règles du jeu et de nouveaux outils plutôt que d'importer des normes et des modèles du monde anglo-saxon, dont les limites viennent d'être cruellement démontrées (comme les attentats du 11 septembre ont démontré à l'époque les limites du système de renseignement américain en dépit des moyens colossaux consacrés à cette activité).
En conclusion, la crise actuelle plaide pour, entre autres choses, la création d'un centre d'évaluation intégrée et de décèlement précoce appliqué à la sécurité de l'Economie, l'adoption de méthodologies nouvelles orientées vers l'espace des possibles plus que vers la recherche des causes et enfin un réel partage de l'information. Face à la gravité de la situation, un saut conceptuel s'impose et nous devons entrer dans une ère de changements institutionnels et organisationnels profonds à l'instar de ceux intervenus à l'issue des attentats du 11 septembre 2001.








